Miu Miu, Alice Diop et l’art de regarder autrement
Avec Geste de Consolation, Alice Diop investit le Palais d’Iéna à l’invitation de Miu Miu, dans le cadre d’Art Basel Paris. Une proposition qui interroge notre mémoire visuelle et rappelle que la culture commence aussi par les histoires que nous choisissons de raconter.
Pour la troisième année consécutive, Miu Miu s’associe au Programme Public d’Art Basel Paris. Pour cette édition 2026, la maison confie à la cinéaste française Alice Diop le Palais d’Iéna, lieu emblématique de ses défilés, pour une réflexion collective sur les images, la mémoire et la possibilité de réparer ce que l’histoire a abîmé.
Derrière cette rencontre entre une maison de mode et une manifestation artistique, une question demeure : pourquoi la mode a-t-elle besoin de l’art pour raconter ce qu’elle est ?
Sortir du vêtement pour parler du monde
Chez Miu Miu, l’intérêt pour la culture dépasse depuis longtemps le cadre du vêtement. Sous l’impulsion de Miuccia Prada, la maison explore les représentations du féminin, les récits intimes et les tensions qui traversent la société contemporaine, notamment à travers sa série cinématographique Women's Tales.
Avec Geste de Consolation, cette démarche change d'échelle. Il ne s'agit plus seulement de produire une image ou un film, mais de créer un espace où les œuvres, les voix et les corps peuvent se rencontrer.
La mode possède ses propres codes, ses images et ses mécanismes de désir. L'art lui offre la possibilité de suspendre ces codes pour poser d'autres questions. Non plus seulement ce que nous portons, mais ce que nous regardons, ce que nous retenons et ce que nous choisissons de rendre visible.
Réparer le regard
Le travail d'Alice Diop s'attache aux trajectoires humaines souvent reléguées aux marges des représentations dominantes. Avec ce projet, la cinéaste interroge plus particulièrement la manière dont les femmes noires ont été représentées au fil des siècles, souvent enfermées dans un regard extérieur, réducteur ou fétichisant.
Alice Diop
Photo portrait par Brigitte Lacom
Son intention n'est pas seulement de dénoncer ces images, mais de leur opposer d'autres récits, capables de restituer une complexité et une autonomie.
Pour cela, elle réunit des artistes aux pratiques multiples, parmi lesquelles la photographie de Zanele Muholi, la danse de Nadia Beugré, la musique d'Angel Bat Dawid et la sculpture de Simone Leigh. Le parcours se construit comme un montage cinématographique : une installation vidéo dialogue avec une bibliothèque, des textes prennent corps dans des lectures et des performances, avant de conduire le visiteur vers Sentinel (Mami Wata), sculpture monumentale de Simone Leigh.
Le spectateur ne se contente pas de regarder des œuvres. Il traverse des atmosphères, écoute et se retrouve lui-même pris dans le jeu des regards. La consolation ne signifie plus oublier, mais rendre possible une autre manière de se souvenir.
Quand une marque choisit de soutenir une pensée
Pourquoi Miu Miu s'engage-t-elle dans un projet aussi éloigné des mécanismes habituels de la mode ?
Parce qu'une marque culturelle ne se définit pas uniquement par les objets qu'elle produit, mais aussi par les idées qu'elle contribue à faire circuler. Dans un paysage saturé d'images, l'art ouvre un espace où peuvent s'exprimer des sensibilités et des lectures du monde qui dépassent le langage commercial.
Cette proximité n'est toutefois jamais totalement neutre : comment préserver la liberté artistique lorsqu'une œuvre prend place dans l'univers d'une marque ?
L'intérêt de Geste de Consolation réside dans la singularité du regard d'Alice Diop. La réflexion prolonge une recherche déjà présente dans son cinéma, ainsi que dans Fragments for Venus, le film qu'elle avait réalisé pour Miu Miu Women's Tales en 2025.
Miu Miu ne disparaît pas derrière le projet. Elle choisit plutôt de soutenir un espace dans lequel son propre langage n'est plus le centre de tout. C'est peut-être là que se mesure la portée d'un engagement culturel : dans la capacité à accueillir une pensée qui ne se réduit pas à l'identité de celui qui la finance.
Apprendre à regarder autrement
À l'heure où les images circulent plus vite que le temps nécessaire pour les comprendre, Geste de Consolation propose un mouvement inverse : ralentir, écouter et accepter que certaines histoires ne puissent être résumées en une image immédiatement lisible.
Présenté dans le cadre du Programme Public d'Art Basel Paris, le projet investit un lieu associé aux défilés de Miu Miu pour en faire un espace de réflexion sur la représentation elle-même. Le décor reste, mais ce qui s'y joue change profondément.
La mode et l'art ne parlent pas nécessairement la même langue. Lorsqu'ils se rencontrent avec justesse, ils peuvent partager une ambition : rendre visibles d'autres façons d'exister, de penser et de se raconter.
Avec Geste de Consolation, Miu Miu ouvre ainsi un espace où le regard peut être interrogé, déplacé et peut-être transformé.
Et si la véritable élégance culturelle consistait moins à savoir quoi regarder qu'à apprendre à regarder autrement ?