Il y a des défilés qui se terminent lorsque les lumières se rallument. Et puis il y a ceux qui continuent autrement : dans une image, un geste, une silhouette que l’on garde en tête, ou parfois dans un son. Avec sa capsule Spring/Summer 2026 et son vinyle en édition limitée imaginés avec H. Lorenzo, Ann Demeulemeester prolonge précisément ce moment fragile où la mode cesse d’être seulement un vêtement pour devenir une mémoire.

La collaboration marque vingt ans de dialogue entre la maison belge et H. Lorenzo. Mais l’intérêt du projet ne se situe pas seulement dans l’anniversaire. Il se trouve dans la manière dont cette capsule refuse d’être un simple produit dérivé. Elle fonctionne plutôt comme une extension physique du défilé SS26 de Stefano Gallici, présenté au Réfectoire des Cordeliers à Paris, dont la bande-son originale composée par Aimee L. Nash devient ici un objet à part entière.

Le vinyle rassemble trois titres : “Prelude – Live at Réfectoire des Cordeliers, Paris”, “Reclamation of the Minotaur – Runway Edit” et “Reclamation of the Minotaur – Finale”. Une trilogie sonore qui donne au défilé une seconde vie, plus lente, plus domestique, presque rituelle. Ce qui appartenait d’abord à l’instant — la marche, la tension, le corps, le silence entre deux passages — devient une archive que l’on peut rejouer.

Chez Ann Demeulemeester, cette idée résonne avec une évidence particulière. Depuis toujours, la maison entretient une relation intime avec la musique, la nuit, la poésie, les corps solitaires, les silhouettes qui semblent traverser le monde comme des chansons tristes. Le vêtement n’y est jamais complètement séparé de l’atmosphère. Il porte une fréquence. Une blessure élégante. Une beauté en retrait.

La capsule SS26 prolonge cette grammaire. Elle comprend des t-shirts en édition limitée ainsi qu’une nouvelle variation de l’iconique Napoleon jacket, pièce emblématique de la maison, ici réactivée dans le contexte de cette collaboration. Le geste est intéressant : reprendre une forme historique, presque militaire, et la replacer dans un territoire plus nocturne, plus musical, plus intime.

Le lancement, organisé dans le nouvel espace H. Lorenzo à Los Angeles, a lui aussi été pensé comme une scène. Aimee L. Nash y a performé en live, suivie d’un DJ set de Stolen Nova. Billy Idol a également interprété des morceaux inédits issus des archives d’Alan Vega, produits et mixés par Jared Artaud et Liz Lamere — un moment rare, où l’histoire du rock, de la performance et de l’avant-garde venait hanter la mode sans la décorer.

C’est peut-être cela qui rend le projet juste. Il ne cherche pas à “faire événement” par accumulation de noms. Il construit une continuité sensible entre Paris et Los Angeles, entre le podium et le disque, entre la veste et la voix, entre l’archive et le présent. Dans une époque où la capsule est souvent devenue un réflexe commercial, Ann Demeulemeester rappelle qu’un objet limité peut encore avoir une raison d’être : conserver une intensité.

Le vinyle, ici, n’est pas un accessoire nostalgique. Il devient une manière de ralentir la mode. De lui rendre une durée. Là où le digital consomme les images à grande vitesse, le disque impose un autre rapport au temps : poser l’objet, le retourner, écouter, recommencer. Il transforme le souvenir du défilé en expérience presque physique.

Dans l’esprit de SLG+, cette capsule peut se lire comme une archive vivante. Non pas une archive figée, muséale, mais une archive que l’on porte, que l’on écoute, que l’on use. Une archive qui accepte la friction entre le vêtement et le son, entre la scène et l’intime, entre le culte et le quotidien.

Avec Ann Demeulemeester et H. Lorenzo, la mode ne se contente pas de célébrer vingt ans de collaboration. Elle affirme que certaines silhouettes ne disparaissent jamais vraiment. Elles changent simplement de support.
Parfois, elles deviennent une veste.
Parfois, un vinyle.
Parfois, une chanson que le corps continue de porter.
