Cindy Sherman se grime, s’invente, se regarde dans l’objectif comme on se regarde dans un miroir sans tain. L’artiste américaine débarque à Minorque avec The Women, sa première exposition solo en Espagne depuis plus de vingt ans. Et comme souvent avec elle, c’est à la fois drôle, dérangeant, terriblement intelligent — et résolument d’actualité.

Le titre ? Un clin d’œil bien senti à The Women, pièce culte de Broadway signée Clare Boothe Luce, montée en 1936, adaptée avec panache au cinéma par George Cukor en 1939, puis revisitée en 2008 (à vos risques et périls). Une satire mordante des cercles féminins new-yorkais, peuplés de mondaines à talons hauts et égos taillés sur mesure. On y parle trahison, fierté et renaissance silencieuse, entre deux coups de blush et une cascade de ragots. Bref, un théâtre de la féminité où tout est affaire de regard — celui des autres, celui qu’on s’impose, celui qu’on esquive.

Ça tombe bien : le regard, c’est précisément le territoire de jeu de Cindy Sherman. Depuis les années 70, elle endosse mille visages, brouille les pistes, se transforme en bourgeoise fanée, en starlette fatiguée, en clown triste ou en diva photoshopée. Bien avant que les selfies, les filtres et les identités liquides ne deviennent notre pain quotidien, elle interrogeait déjà ce que ça veut dire « être une femme » face à une caméra. Ou du moins, en jouer.

À la galerie Hauser & Wirth Menorca, posée sur l’île presque trop parfaite d’Illa del Rei, l’artiste déploie une trentaine d’œuvres, de ses débuts à la fin des années 2010. Pas de chronologie, juste un patchwork électrisant de figures et de visages. Dans les Ominous Landscapes, des silhouettes féminines tout droit sorties de vieux défilés Chanel hantent des paysages insulaires : Capri, Shelter Island… Glamour et fantomatiques. Toujours un peu déplacées, comme un fantasme Instagram qui aurait mal tourné.

Plus loin, ses Society Portraits ou les clichés réalisés pour Harper’s Bazaar continuent de jouer sur le fil du faux-semblant. Femmes riches, femmes figées, femmes multipliées par la surimpression. Le luxe devient décor, l’identité un exercice de style, le portrait une mise en abyme.

Chaque image est un déguisement, mais aussi un miroir. Sherman incarne les rôles qu’on assigne aux femmes — et les retourne comme des gants. Ce n’est pas une galerie de personnages, c’est une galerie de pressions, d’attentes, de conventions et de résistances. Une salle de maquillage grandeur nature. Une performance en boucle. Alors non, Cindy Sherman n’a pas de compte TikTok, mais c’est un peu comme si elle l’avait inventé. En mieux.
